Memphis : Pourquoi ça n’a pas marché à Manchester United

Memphis et Aulas lors de l'annonce de la signature du hollandais.
Crédits : Philippe Desmazes / AFP

On reprend cette période post-mercato avec une des arrivées importantes de l’hiver en Ligue 1 : Memphis qui passe de Manchester United à Lyon.

En première partie, j’ai traduit un article de Max Odenheimer sur une raison possible de la non-réussite du hollandais à Manchester. Ensuite, je pousse le sujet un peu plus loin et j’ajoute quelques remarques sur le reste de l’effectif lyonnais.

L’article

Quand Memphis a signé pour Manchester United durant l’été 2015, il faisait partie de ces rares espoirs qui, bien que non confirmés, semblaient certains de réussir. Il avait explosé en Eredivisie la saison précédente, affichant des stats assez impressionnantes pour que Ted Knutson l’appelle :

Un des meilleurs jeunes talentueux en Europe…J’ai regardé pas mal de données sur les jeunes buteurs et comment ils évoluent – Je dirais qu’il y a plus de 50% de chances qu’il soit transféré pour £45M (53M€) à un moment ultérieur de sa carrière.

Extrait de cet article : Is Memphis Depay Another Andros Townsend?

Pendant sa dernière année aux Pays-Bas, il a mené le PSV au titre en Eredivisie, et est devenue l’option numéro un sur le banc de l’équipe nationale qui faisait démarrer Robin Van Persie, Wesley Sneijder et Arjen Robben comme trio offensif.

Plus d’une personne l’ont appelé le “prochain Cristiano Ronaldo”.

Mais les choses n’ont pas fonctionné. En réalité, c’est dur de penser à un autre joueur dont la réputation s’est écroulée de manière aussi dramatique que celle de Memphis sur la dernière année et demie. En se repenchant sur sa dernière saison particulièrement réussie au PSV, est-ce qu’il y a quelque chose qui pourrait nous avoir averti sur ses difficultés à United ?

Une chose qui se détache est son taux d’utilisation du ballon (usage rate) très élevé.

Le taux d’utilisation est le pourcentage des possessions d’une équipe terminées, ou “utilisées”, par un joueur. Une possession n’est pas aussi facile à définir dans le football qu’au basket, mais en utilisant les données détaillées des actions, on peut diviser un match en séries de chaînes de possession distinctes. Le dernier joueur de chaque chaîne est celui qui a “utilisé” la possession. Voir ci-dessous :

Schéma d'un exemple de chaîne de possession.

Sur sa dernière saison au PSV, Memphis avait un taux d’utilisation légèrement inférieur à 19% – le plus élevé du championnat. Le second (parmi les joueurs qui ont joué plus de 1000 minutes) était Adnane Tighadouini (17%), qui jouait pour NAC Breda et partageait les possessions avec des joueurs comme “Rémy Amieux” ou “Sepp de Roover”.

Memphis a clairement affiché des statistiques exceptionnelles en 2014/15 – 0.85 NPG+A (buts hors-penaltys + passes décisives) par 90 minutes – mais elles perdent de leur éclat si on considère qu’il consommait pratiquement 20% des possessions du PSV quand il était sur le terrain. Par comparaison, son coéquipier, Georginio Wijnaldum, avait un taux d’utilisation de 8%, et a accumulé 0.55 NPG+A par 90 minutes.

Memphis – prolifique, oui, mais pas forcément “efficace”.

Et si on creuse les données de possession un peu plus, cet argument tient…

Il y a trois types principaux de possession offensive :

  1. Les coups de pied arrêtés qui démarrent avec un corner ou un coup-franc. C’est le type de possession le plus productif – 2.7% de celles-ci terminent en buts (3.3% en incluant les penaltys).
  2. Dans le jeu quand une équipe force un changement de possession et peut attaquer immédiatement sans temps d’arrêt. C’est le type de possession le plus courant. Elles se concluent par un but 1.4% du temps.
  3. La défense arrêtée qui commence après un arrêt de jeu, comme une touche ou un coup d’envoi. Elles sont moitié moins fréquentes que les possessions dans le jeu et aussi moitié moins efficace (0.8% du temps).

Pourcentage des possessions qui sont converties selon la phase de jeu.

Le taux d’utilisation de Memphis était juste au-dessus de la moyenne quand on regarde les possessions sur défense arrêtée (13%) qui sont de faible valeur, mais il se rattrape en utilisant un pourcentage plus élevé des possessions de meilleure qualité sur coups de pied arrêtés (23%) et dans le jeu (20%). C’est incroyablement haut pour un joueur de côté, et encore plus, dans une équipe de contre-attaques. C’est le résultat d’un effort concerté de la part du milieu du PSV pour lui donner le ballon – il était la cible principale de chacun des 3 milieux principaux du PSV, Wijnaldum, Andres Guardado et Adam Maher.

Quand il a signé à Manchester United, c’était une autre affaire. La saison précédente, Ashley Young, et Adnan Januzaj ont partagé le temps de jeu au poste d’ailier gauche. Des types de joueurs différents, mais avec un taux d’utilisation relativement bas. Remplacez-les par une plaque tournante à fort taux d’utilisation comme Memphis et que se passe-t-il ? D’où viennent les possessions en plus ? Qui se sacrifie ?

Euh… Personne.

Il y a une quantité limitée de possessions à se distribuer. Au PSV, Memphis était la star et l’option préférentielle. A Manchester United, il partageait les possessions avec Anthony Martial, Juan Mata et Wayne Rooney, (et même des joueurs comme Matteo Darmian et Marouane Fellaini ne laissaient pas leur part). Depuis le premier jour à Manchester United, son taux d’utilisation a pratiquement diminué de moitié – 12% sur ces possessions dans le jeu si importantes, comparé à 20% la saison précédente. Il y a bien sûr d’autres raisons pour lesquelles il a eu du mal en Premier League, mais basiquement et de manière quantifiable, il a eu moins d’opportunités.

Au PSV, Memphis affichait des chiffres impressionnants à un très jeune âge et apparaissait comme un des grands espoirs mondiaux. Ce que ces chiffres ne prenaient pas en compte c’est le nombre énorme de possessions qu’il utilisait, (surtout en comparaison des autres joueurs de son âge). Il pourrait avoir été une amélioration par rapport à Ashley Young et le reste des joueurs qui ont occupé le flanc gauche de l’attaque mancunienne en 2014/15, mais son style de jeu nécessitant beaucoup de ballons ne convenait pas à une équipe remplie de grands noms en attaque.

Il n’est pas le seul qui a eu ce problème. Paul Pogba a initialement eu des difficultés pour s’intégrer dans l’attaque de United. Ce n’est que depuis qu’il est associé au milieu à Ander Herrera et Michael Carrick, joueurs aux faibles taux d’utilisation, que ses prestations se sont améliorées. Carrick, en particulier, est incroyablement “efficace” ; quand il est sur le terrain il utilise seulement 6% des possessions de United. Et le principal bénéficiaire est Pogba – dans les matchs où Carrick est titulaire, le taux d’utilisation du français explose de 12% à 18%. De la même manière que le milieu du PSV alimentait de ballons Memphis, Carrick alimente Pogba. Le français est de loin celui qui reçoit le plus de passes de la part de Carrick cette saison. Contre Crystal Palace, Carrick a réussi 21 passes pour Pogba ! Et Pogba a créé 4 occasions, tiré 4 fois, pour 1 but et 1 passe décisive. United a gagné 2-1.

Ce que je veux dire, ce n’est pas que ces joueurs à fort taux d’utilisation sont mauvais, mais ils peuvent être difficile à intégrer, et si vous voulez qu’ils réussissent, vous avez besoin de leur libérer de l’espace. La question que pose le transfert de Memphis à Lyon est d’où est-ce que ses possessions vont venir ?

N.B. – voilà comment j’y répondrais :

Taux d’utilisation Lyon 2016/17 (min. 500 minutes)

Nom Position Taux d’utilisation
Nicolas N’Koulou Déf. Cent. 3
Mouctar Diakhaby Déf. Cent. 6
Maxime Gonalons Milieu 6
Mapou Yanga-Mbiwa Déf. Cent. 6
Sergi Darder Milieu 10
Mathieu Valbuena Milieu off. 11
Jordan Ferri Milieu 11
Jérémy Morel Déf. Lat. 11
Rafael Déf. Lat. 12
Alexandre Lacazette Buteur 13
Nabil Fekir Milieu off. 13
Maxwel Cornet Milieu off. 13
Maciej Rybus Déf. Lat. 13
Corentin Tolisso Milieu 15
Rachid Ghezzal Milieu off. 16

Lyon a une base solide de joueurs avec un taux d’utilisation faible ou moyen sur lesquels construire. Celui qui sort du lot est, bien sûr, Maxime Gonalons, dans un rôle à la Carrick avec Corentin Tolisso en Pogba. Tolisso a un taux élevé, mais le problème vient plus des autres joueurs au même niveau. Maciej Rybus et Maxwel Cornet n’apportent probablement pas assez à Lyon par rapport à ce qu’ils consomment, donc je les ferais moins jouer au profit de Jérémy Morel et Sergi Darder. Aussi, Rachid Ghezzal est performant, mais ça serait probablement mieux pour lui et Memphis s’ils ne jouaient pas trop en même temps…

 

Analyse

Quelques remarques sur cet article et mon avis sur le choix de faire venir Memphis.

Pour commencer, j’ai décidé de pousser les choses un peu plus loin et mettre en perspective les possessions utilisées avec le nombre d’occasions créées. Voilà les chiffres de la première partie de saison lyonnaise, au niveau des possessions utilisées par 90mins mais aussi des Expected Goals :

Ratio entre le nombre de possessions utilisées et la contribution aux Expected Goals.

On retrouve donc, parmi les joueurs les plus “efficaces”, Alexandre Lacazette, ce qui n’est pas une surprise, suivi de Fekir et Darder. Deux noms intéressants parce que le premier est annoncé comme loin de son meilleur niveau alors que le second a fait les frais du récent changement de système.

Concernant Fekir, il a évidemment perdu en vitesse suite à sa blessure mais je l’ai toujours considéré plus comme un meneur de jeu bon dribbleur qu’un pur joueur de percussion. Ses qualités de protection de balle qui lui permettent d’attirer plusieurs adversaires avant de faire la passe sont toujours là, tout comme sa volonté de venir chercher les ballons bas si besoin. A la manière d’un Messi récemment, le fait d’avoir plus de joueurs devant lui sur le terrain peut mettre en valeur une autre facette de son jeu. Je ne m’inquiète pas trop sur la suite de sa carrière tant qu’il reste en bonne santé.

Un profil de passeur qu’il partage avec le reste du quatuor offensif titulaire (avant l’arrivée de Memphis) : Valbuena et Ghezzal. C’est là que l’ex-mancunien est intéressant, il apporte du jeu direct et de la présence dans la surface dans une zone où Lacazette est régulièrement esseulé. Surtout que l’attaquant lyonnais brille particulièrement dans le jeu de remise et lorsqu’il peut combiner avec les joueurs autour de lui. Là-aussi, Valbuena et Fekir sont bons dans ce domaine.

Il faudra surveiller la tendance de Memphis à trop tirer depuis l’extérieur de la surface (54,6% de ses tirs lors de sa dernière saison au PSV) mais c’est un joueur qui va apporter des qualités dont manque Lyon.

Pour Darder, il contribue pratiquement autant aux Expected Goals que Tolisso (plus par la passe que les tirs) mais avec moins de possessions consommées. Je ne dis pas que l’espagnol devrait prendre sa place mais c’est évidemment dommage de ne pas aligner celui qui pourrait être un vrai leader technique. Surtout que ce milieu à deux Gonalons/Tolisso risque de limiter les projections de ce dernier. Je militerais donc une fois de plus pour le retour d’un milieu à trois.

Autre joueur “intéressant”, Rachid Ghezzal, qui est assez nettement le joueur qui consomme le plus de ballons dans l’effectif lyonnais. Une caractéristique qui nécessite d’avoir une production qui justifie ces pertes de balles. C’était le cas la saison dernière mais beaucoup moins cette année.

Pour conclure, je trouve cette notion de taux d’utilisation intéressante parce qu’elle permet de mettre en perspective des joueurs donc l’apport au score est le même mais avec plus ou moins de déchet.

Laisser un commentaire